C’est une première dans le domaine de l’information : le média américain Bloomberg a lancé, en décembre 2017, une chaîne d’informations en continu… diffusée exclusivement sur Twitter. Un pari très audacieux et qui pose des questions fondamentales pour tous les éditeurs de contenus.

L’information en continu (en vidéo) arrive sur Twitter

Fin décembre 2017, Bloomberg, un média américain spécialisé dans l’économie et la finance, a lancé une chaîne d’informations en continu. Sa particularité : cette chaîne est intégralement hébergée sur Twitter ! Concrètement, cela signifie que les téléspectateurs consultent cette WebTV uniquement sur Twitter et non plus sur leur télévision. Des « Twittspectateurs », en somme.

Nommée TicToc, la chaîne diffuse des programmes 24h sur 24 et 7 jours sur 7. Les contenus seront partiellement issus des informations et images transmises par les utilisateurs de Twitter, préalablement vérifiées par les journalistes de la chaîne, et des programmes réalisés en interne.

Pourquoi Twitter souhaite accueillir des médias

Comme les autres réseaux sociaux, Twitter a besoin que ses utilisateurs passent toujours plus de temps sur son réseau social. Le temps passé par utilisateur est en effet un des indicateurs pris en compte par les entreprises souhaitant y diffuser de la publicité.

De ce point de vue, l’information en continu directement hébergée sur Twitter est une bonne manière d’augmenter cet indicateur. Si les utilisateurs consultent en effet directement le flux vidéo sur le réseau social plutôt que d’être redirigés vers le site source, ils passeront d’autant plus de temps sur le réseau social. Pour Twitter, l’opération est donc forcément gagnante.

Et pour les médias ?

L’éclatement des sources de contenus se poursuit

Pour Bloomberg, l’objectif est de toucher des audiences supplémentaires en s’adaptant aux nouveaux usages : « l’objectif de la chaîne numérique est de combiner la portée mondiale de Twitter et l’expertise de l’agence dans la production de vidéos à l’heure où de plus en plus d’internautes s’informent sur leurs mobiles » explique ainsi le journal « Le Monde ».

Il est incontestable, en effet, que la consultation d’internet sur mobile augmente depuis plusieurs années au détriment de l’ordinateur de bureau, même si celui-ci reste dominant pour l’instant en France. Dont acte, donc.

Nous pourrions ajouter que proposer un tel flux de contenus directement sur Twitter a pour avantage de renforcer la mémorisation de la marque du média, ne serait-ce que parce que le flux de Bloomberg sur Twitter est un flux en soi, séparé du flux de tweets. Or, c’est une des grandes problématiques des médias sur le web social : les internautes se souviennent-ils des sources de ce qu’ils ont lu ou vu ? En l’occurrence, c’est plutôt non.

 

Une capture d'écran du flux vidéo de Bloomberg. A gauche, la vidéo en continu. A droite, le flux Twitter de TicToc, la WebTV Twitter de Bloomberg.

Le flux vidéo Twitter de Bloomberg est proposé dans une page web séparée du flux Twitter traditionnel. L’impact en matière de mémorisation de marque est forcément supérieur aux tweets noyés dans la timeline classique.

La web TV Twitter de Bloomberg soulève deux questions stratégiques

Cette migration vers Twitter pose cependant au moins deux grandes questions.

  • Une question de principe d’abord : n’est-il pas dangereux de consacrer d’importantes ressources à un réseau social fragile ?

Twitter est en effet bénéficiaire depuis très peu de temps et surtout en raison de coupes stricts dans ses investissements. Par ailleurs, Bloomberg n’est que « locataire » de Twitter : le partenariat qu’il a conclu avec le réseau social peut donc être révisé dans des termes moins avantageux (même si Twitter n’y a pas intérêt pour l’instant). Enfin, Twitter est certes très utilisé aujourd’hui mais quid de demain ? Si le réseau social voyait ses utilisateurs déserter, Bloomberg verrait son investissement devenir beaucoup moins rentable. C’est l’inconvénient d’être lié à une plateforme en particulier.

Deux arguments peuvent cependant être opposés à ces inquiétudes. D’une part, Bloomberg est certes très présent sur Twitter via TicToc, mais cette web TV n’est qu’un des nombreux canaux qu’utilise ce média : il distribue aussi ses contenus sur son site, sa web télé et sa web radio (les deux étant hébergés sur le site de Bloomberg).

D’autre part, le principe d’expérimenter, à condition toutefois de ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier, est une très bonne pratique. Quoi qu’il advienne de l’expérience web TV Twitter de Bloomberg, on peut parier que des enseignements très riches en seront tirés, que ce soit à propos de la monétisation de ce type de contenus, de la façon de concevoir des programmes « sociaux » (avec la participation des internautes), de l’utilisation de Twitter, etc. Ce principe – faire des nouveaux outils un laboratoire – est d’ailleurs assumé par des responsables social media de grands journaux français, dont certain.es nous racontaient que tester de nouvelles pratiques était en soi une façon d’apprendre, avant de se poser la question de la rentabilité immédiate.

  • Une question économique ensuite : les ressources consacrées (humaines et financières) ne sont-elles pas plus rentables sur le site internet de Bloomberg ? Les audiences touchées sont-elles monétisables à la hauteur de ce qui se pratique sur le site internet du média ?

Ici, impossible d’en savoir plus à ce stade. Ces données ne sont pas connues pour l’instant mais l’avenir du partenariat entre Bloomberg et Twitter devrait nous éclairer sur ce point. Si cette association perdure, il en effet est probable que Bloomberg considère l’investissement comme rentable, et vice-versa.

En tant qu’éditeur de contenus, que faire ?

L’investissement de Bloomberg sur Twitter pose un enjeu fondamental : en tant qu’éditeur de contenus, dois-je poursuivre le mouvement de multiplication des sources de contenus – et donc être présent partout ?

Les internautes consultent en effet leurs contenus via des points d’entrée toujours plus nombreux : réseaux sociaux (qui forment un ensemble très hétérogène), moteurs de recherche, applications mobiles, kiosques ou agrégateurs numériques (FlipBoard, Apple News, SFR Presse…), bibliothèque de podcasts (Itunes, SoundCloud…), etc.

De ce point de vue, il peut paraître pertinent d’être présent partout. Pour autant, cette présence, pour être efficace, nécessite de très lourds investissements. Chaque canal a en effet ses propres formats et contraintes de publication, sans parler des changements incessants d’algorithmes (qui décident qui voit quoi), les administrateurs et administratrices de pages Facebook en savent quelque chose. Pour l’éditeur de contenus que vous êtes, cela nécessite donc d’avoir les ressources nécessaires pour adapter vos contenus à chacun de ces terrains particuliers. À défaut d’avoir ces ressources, mieux vaut se focaliser sur peu de supports… sans jamais abandonner votre site internet, qui reste votre plateforme maître !

Journaux qui produisent de l’information comme entreprises qui communiquent sont tous des médias : ils produisent et publient du contenu. Ce qui vaut donc pour Bloomberg vaut donc pour n’importe quel éditeur.

Le débat est ouvert ! 🙂


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