En janvier 2022, le Conseil national du numérique (CNNUM) publiait un rapport intitulé « Votre attention, s’il vous plait ! ». Son sujet : comprendre pourquoi les réseaux sociaux nous rendent accrocs et comment se débarrasser de cette économie de l’attention. Synthèse.

Notre article en moins d’une minute
Chaque minute, des milliers de contenus sont proposés sur Internet. Notre attention (ou notre concentration) est alors très sollicitée… et devient donc une ressource rare. Rare et rentable : les grandes plateformes numériques (comme Facebook, Google, Twitter, Amazon…) gagnent beaucoup d’argent en nous rendant accrocs. Elles rivalisent donc d’ingéniosité pour capter notre attention.

Pour ce faire, ces entreprises utilisent le design attentionnel. À savoir, des « interfaces conçues pour inciter les utilisateurs à faire des choses qu’ils ne feraient pas autrement. » In fine, cela peut créer du mal-être chez les internautes.

Il est possible de sortir de ce piège. D’abord par des solutions individuelles, comme limiter les notifications ou s’interdire les téléphones à table ou dans la chambre.

Au-delà de ces solutions individuelles, les pouvoirs publics ont un rôle à jouer. Le législateur pourrait imposer de nouveaux droits ou de nouvelles obligations. Il pourrait décider, par exemple, de sanctionner les designs abusifs et trompeurs. L’État pourrait aussi organiser des campagnes de prévention, comme c’est le cas en Allemagne. Enfin, l’éducation, qu’elle soit parentale ou nationale, pourrait également faire bouger les choses.

Ces critiques, fondées, ne doivent pas faire oublier que les plateformes numériques ont aussi des impacts positifs. Par exemple : renforcer des liens, obtenir un soutien, réduire l’isolement, prendre soin, faire preuve de solidarité ou encore favoriser l’entraide.

L’attention, c’est de l’argent (d’où l’économie de l’attention)

Comment fonctionne le modèle économique des plateformes numériques ? Commençons par définir ce qu’est l’attention. Elle a à la fois une dimension psychique (« je suis attentif ») et sociale (« je fais attention à l’autre »). On l’associe souvent à la concentration. C’est une ressource finie : on ne dispose que d’une quantité limitée d’attention à accorder, chaque jour, à ce qui nous entoure.

« La technique n’a jamais été neutre, elle est un type de rapport au monde. »

LINC (Laboratoire d’innovation numérique de la CNIL

Les grandes plateformes numériques mobilisent des techniques de captation de l’attention. Ces techniques (sollicitations constantes, prédictions algorithmiques, etc.) reposent sur l’exploitation de nos biais cognitifs et ont des effets psychiques spécifiques. Par exemple, l’hypervigilance, la recherche de récompenses ou encore la délégation de la mémoire à des supports matériels.

L’objectif, pour les plateformes, est de gagner de l’argent avec l’attention qu’elles obtiennent de nous. Et cet objectif est atteint : que ce soit Google, Facebook ou les autres géants qui mobilisent notre attention, ceux-ci gagnent beaucoup, beaucoup, d’argent.

Notre attention constante rapporte beaucoup d’argent aux grandes entreprises du numérique. Source : Le Monde.

Le design attentionnel nous enferme dans une obsession : consulter le prochain post

Pour gagner cet argent, les grands acteurs du numérique utilisent le design attentionnel ou comportemental. Harry Brignull, expert des designs trompeurs, mobilise en 2010 le terme de « dark pattern » pour désigner « une interface utilisateur conçue pour inciter les utilisateurs à faire des choses qu’ils ne feraient pas autrement. »

En 2018, Woodrow Harztog, professeur de droit et d’informatique, relève 3 types de designs toxiques :

  • les designs abusifs ;
  • les designs trompeurs ;
  • les designs dangereux.

Ces choix d’interface peuvent, par exemple, pousser l’internaute à l’achat (sur Amazon ou d’autres sites similaires). Et ces choix s’expliquent par les modèles économiques de ces plateformes, qui génèrent des revenus de plusieurs façons :

  • par la publicité (c’est le cas des moteurs de recherche et des réseaux sociaux) ;
  • les plateformes freemium, ou partiellement accessibles gratuitement (par exemple, les jeux mobiles) ;
  • l’abonnement (comme Netflix) ;
  • les commissions sur ventes (sur AirBnb ou Amazon, entre autres).

Dans tous les cas, pour que ces sites web puissent gagner de l’argent, il faut que nous y restions le plus longtemps possible. D’où l’intégration de design attentionnel.

Boulot, métro, dodo, plateformes

Les plateformes numériques occupent une place centrale dans nos vies.

« En détournant notre attention de notre tâche principale pour nous concentrer sur ces sollicitations externes, nous nous créons des normes sociales liées à la rapidité de nos réactions. »

Marie-Pierre Fourquet-Courbet, chercheuse en sciences de l’information et de la communication

Vous avez peut-être déjà entendu parler des bulles informationnelles. Ce concept, très discuté, considère que les réseaux sociaux nous enferment dans nos convictions en nous proposant seulement les contenus qui renforcent ces convictions.

Comment font-ils ? Les algorithmes des plateformes s’appuient sur un biais cognitif classique : le biais de confirmation. Ce biais nous pousse à rechercher en priorité des informations qui confirment notre manière de voir le monde… et à négliger le reste.

Ce biais est surtout problématique pour les internautes qui ne bénéficient que d’une faible intégration psychosociale, à laquelle l’écran vient se substituer.

« Le mal-être ne serait donc pas corrélé à une seule variable (l’utilisation des réseaux sociaux), mais à deux : l’utilisation des réseaux sociaux et la réduction des possibilités de rencontres en présence physique. »

« Votre attention, s’il vous plait » – Conseil national du numérique

Réflexion VS réflexe

Le modèle économique des plateformes numériques les poussent à court-circuiter nos capacités de réflexion en mobilisant des technologies persuasives. Ces techniques frisent la manipulation des comportements. Leur objectif : réduire à l’extrême nos arbitrages conscients.

Pour y arriver, elles mobilisent plusieurs leviers, parmi lesquels :

  • la peur de manquer quelque chose, qui découle de nos besoins de popularité et de reconnaissance sociale ;
  • l’hypervigilance attentionnelle ;
  • le renforcement positif intermittent (qui nous place dans une situation de dépendance) ;
  • l’apprentissage par conditionnement opérant (et les récompenses associées, par exemple le statut d’ « expert absolu » sur LinkedIn) ;
  • la ludification (qui applique les codes du jeu à l’utilisation des plateformes).

Sur Facebook, Instagram et Twitter, nous sommes tous des travailleurs du clic

Sur ces plateformes, nous sommes tous des travailleurs du clic, comme l’a montré Antonio Casilli. À chaque fois que nous lisons sur un post Instagram ou Facebook, nous faisons gagner de l’argent à ces plateformes.

Tout cela a des répercussions sur notre mémoire et incite à la distraction. Ces techniques aboutissent aussi à éliminer la création. Par exemple, via l’autocomplétion qui propose de copier une recherche « moyenne » sur Google. Mais aussi par mimétisme et recherche des « j’aime » sur les réseaux sociaux. Or, l’exception est au fondement de l’invention intellectuelle et scientifique.

« La captation et la marchandisation de l’attention […] peut nous empêcher à la fois d’être attentifs et d’être distraits (au sens de rêveurs ou imaginatifs) et […] tend souvent à homogénéiser nos activités plutôt qu’à les diversifier. »

Yves Citton, philosophe

Ainsi, les réponses à une technologie persuasive ne peuvent être exclusivement individuelles. Il faut en faire un projet de société.

Quelles solutions pour sortir de l’économie de l’attention ?

Il existe deux grandes familles de solutions. Les premières sont individuelles, les secondes collectives.

Chacune soulève son lot de questions. Les premières ne permettent pas de dépasser l’économie consumériste qui engendre ces dispositifs. Les secondes sont dénoncées comme liberticides si elles prennent une forme législative.

Les solutions individuelles

1ère solution individuelle : le compteur temps, qui mesure le temps que nous passons sur les réseaux sociaux. Une fausse bonne idée ?

« Le compteur temps, c’est se tromper de problème : Apple dira le temps passé sur certaines applications, mais ne dira pas l’argent dépensé chez Amazon et qui peut être lié à d’autres fonctionnalités de design de l’attention. »

Karl Pineau, cofondateur des Designers éthiques

Autre option : limiter l’omniprésence des notifications. Pour ce faire, il faudrait passer d’un système d’opt-out (dans lequel il faut paramétrer son appareil pour ne pas recevoir ces notifications) à un système d’opt-in (dans lequel il faut paramétrer son appareil pour les recevoir).

Dans les actions individuelles possibles, il y a aussi la planification de ses pratiques. Par exemple, éviter les écrans dans la chambre, limiter le multitâches et cloisonner les activités. Il existe aussi des outils qui ne reproduisent pas les travers engendrés par l’économie de l’attention, par exemple Mastodon, qui se veut une alternative à Twitter, ou Peertube, alternative à Youtube.

Mais ces outils, qui reposent sur l’engagement de développeurs de logiciels libres, posent la question des modèles économiques. Un système d’abonnement, par exemple, pourrait engendrer un web à deux vitesses : il faudrait pouvoir payer pour s’extraire de la publicité.

Les solutions collectives pour sortir de l’économie de l’attention

Les solutions collectives mobilisent plusieurs leviers : politiques, sociaux, éducatifs (avec l’éducation critique).

Les leviers législatifs et politiques

Le législateur peut imposer de nouveaux droits ou de nouvelles obligations. Il peut décider, par exemple, de :

  • sanctionner les designs abusifs et trompeurs ;
  • mettre en place un droit à l’interopérabilité entre plateformes ;
  • consacrer un droit de paramétrage par l’utilisateur.

Dans l’Union européenne, le Digital services Act, adopté en avril 2022, impose de nouvelles obligations aux plateformes qui comptent plus de 45 millions d’utilisateurs.

« Les législateurs ont convenu d’interdire les interfaces trompeuses connues sous le nom de « pièges à utilisateurs » et les pratiques visant à induire les utilisateurs en erreur. »

Conseil de l’Union européenne

De leur côté, l’OMS et l’Unicef sont favorables au « renforcement de la réglementation du marketing commercial nocif au niveau national ». Dans leur viseur, par exemple : l’autoplay (ces vidéos qui démarrent dans votre fil d’actualité sans que vous cliquiez).

Enfin, pour Amartya Sen, économiste nobelisé, il faudrait aller plus loin et redéfinir la notion de richesse autour de la notion de savoir contributif et non de pouvoir d’achat.

Les leviers sociaux

« Moins les jeunes ont le droit de sortir, plus ils interagissent en utilisant les outils numériques. »

Valerie Goby, sociologue experte en communication de masse

La surconsommation des écrans est aussi un problème d’aménagement de nos lieux de vie. Valerie Goby, sociologue, a démontré que le temps passé en ligne était inversement proportionnel à la surface des espaces physiques disponibles, en intérieur ou en extérieur.

Aussi, pour renforcer les liens forts (en opposition aux liens faibles entretenus en ligne), développer ce type d’espaces permettrait de proposer des alternatives à l’écran.

Les leviers éducatifs

L’éducation aux usages numériques concerne évidemment les enfants… mais aussi les parents, défend le Centre de liaison de l’enseignement et des médias d’information (CLEMI). Ce dispositif devrait se concentrer sur les enjeux psychosociaux portés par l’usage des écrans.

Dans plusieurs établissements scolaires, en France et dans d’autres pays, les équipes éducatives ont proposés des festivals de création numérique. Cela permet aux élèves d’envisager d’autres usages des outils numériques que la seule consommation passive de contenus, donc de leur ouvrir de nouvelles perspectives.

À un autre niveau, on pourrait aussi imaginer des campagnes de prévention, comme ça a déjà été fait dans des pays voisins, l’Allemagne notamment. Elles pourraient d’appuyer sur les précédents liés à la consommation de tabac ou d’alcool.

Pour finir sur une note positive, n’oublions pas les effets positifs des plateformes en ligne, réseaux sociaux en tête : renforcer des liens, garder ou renouer le contact, obtenir un soutien social en ligne, réduire l’isolement, prendre soin, faire preuve de solidarité et aider à l’entraide locale. Ce n’est pas rien !

Pour aller plus loin

Consultez le dossier intégral « Votre attention, s’il vous plait » du Conseil national du numérique

Plongez-vous dans la websérie d’Arte, Dopamine, qui décrypte les ressorts mobilisés par plusieurs plateformes numériques pour capter et retenir notre attention.