Internet a un coût écologique important. Que ce soit la connexion elle-même ou la production du matériel – ordinateurs, serveurs… -, Internet consomme beaucoup de ressources. Comment faire pour limiter votre impact ? D’abord, changer le moins souvent possible de matériel. Ensuite, optimiser vos pratiques. À ces conditions, il devient possible d’enfin associer écologie et Internet. Explications et exemples.

Limiter l’impact environnemental d’Internet : c’est l’ambition de Mathieu Vigou, entrepreneur au sein de la coopérative L’Ouvre-boîtes 44 (dont Le bureau de Ganesh fait partie également). Pour joindre le geste à l’ambition, Mathieu fonde Libræ. Son but : accompagner les entreprises afin qu’écologie et Internet soient enfin compatibles, en les aidant à adopter des pratiques numériques responsables. En janvier, Le bureau de Ganesh a discuté avec lui. Il nous a expliqué le sens de sa démarche. Entretien.

Mathieu, d’où viens-tu, professionnellement ?

Je travaille dans le numérique depuis longtemps. J’ai travaillé pendant 10 ans en SSII (société de services en ingénierie informatique) mais je ne me retrouvais plus dans la façon dont je pratiquais mon métier alors j’ai quitté l’entreprise. 

Par la suite, j’ai creusé mes valeurs écologiques et sociales et j’ai découvert l’écoconception quelques temps plus tard. Cela m’a tout de suite marqué : cette démarche pouvait faire correspondre mes valeurs personnelles et mes compétences professionnelles.

C’est là que t’es venue l’idée de fonder Libræ…

Oui. La façon dont je perçois le développement informatique est simple : il s’agit de créer un outil répondant au besoin d’une personne ou d’une entreprise en vue de faciliter son quotidien. En l’occurrence, les sites web écoconçus répondent au besoin d’être présent sur Internet tout en étant souhaitant limiter son empreinte environnementale.

Je défends également une vision inclusive du web : faire en sorte que les outils numériques soient accessibles aux personnes en situation de handicap – une déficience visuelle par exemple.

Selon moi, Internet est un outil qui doit pouvoir s’adresser à tout le monde. C’est pour cela que j’ai fondé Libræ et rejoint, par la suite, le collectif Translucide (translucide.net) qui est un rassemblement de professionnel⋅les nantais⋅es au sein duquel nous écoconcevons des sites web.

De ce point de vue, l’écoconception et l’inclusivité sont deux leviers importants. Et dans les deux cas, on parle de conception car c’est une démarche qui doit être pensée en amont des projets.

Tu accompagnes donc les entreprises et les personnes dans la conception de leurs outils, par exemple de leur site web ?

Oui, surtout à l’origine du projet. Je fais un important travail en amont pour réfléchir aux besoins, pas seulement aux envies. Cela me permet de définir les fonctionnalités vraiment nécessaires. C’est un point important : on estime aujourd’hui que 45 % des fonctionnalités des services numériques ne sont jamais utilisées !

C’est une constatation que j’ai déjà faite. Par exemple, j’ai travaillé pour un site web qui affichait une carte Google Maps et un plugin Instagram. Étaient-ils vraiment utiles ? On s’est aperçus que non et je les ai donc supprimés. Dans ce cas précis, écologie et Internet sont liés : les deux avaient un gros impact environnemental pour une utilité nulle !

« On estime aujourd’hui que 45 % des fonctionnalités des services numériques ne sont jamais utilisées ! »

C’est pour cela que je propose aussi un accompagnement sur le temps long car les besoins évoluent : on doit parfois supprimer certaines fonctionnalités, les faire évoluer…

Dans les deux cas, accompagnement en amont ou pendant le projet, le but final est d’avoir une page web la plus efficiente possible. C’est cela qui détermine son impact environnemental.

Comment procèdes-tu, dans la pratique ?

Je pars d’un postulat simple : je considère une page web comme un document. Et je développe dans le but de mettre en avant d’abord le contenu des pages, pour le délivrer le plus rapidement possible.

Atteindre cet objectif nécessite une conception adéquate, mais aussi des bonnes pratiques que chacun·e peut mettre en place. Par exemple, réduire la taille des images. Idem pour la vidéo, en évitant d’user de l’intégration proposée par les plateforme de streaming tel que YouTube ou un autre intermédiaire.

De manière générale, les contenus graphiques doivent être taillés à la bonne dimension en dehors du navigateur plutôt que, par exemple, prendre une grande image (exemple: 4928×3264) à afficher dans un encart plus petit (exemple: 400×265) sur sa page web. Certes, cette image sera affichée en petit format sur votre page web mais le volume de données à télécharger sera celui de la taille originelle de l’image (en grande taille). 

Afficher des images trop grandes est effectivement une situation très courante. Comment bien faire, dans ce cas précis ?

À titre personnel, je dimensionne mes images grâce à photoshop (ou autre logiciel de traitement d’image) puis, je les compresse. J’utilise Tinypng qui permet de compresser 50 à 80 % le poids du fichier sans perdre en qualité. Cela me permet aussi d’envoyer des mails plus légers. Encore une fois, c’est une façon d’associer écologie et Internet.

Quels autres services proposes-tu pour limiter l’impact environnemental du numérique ?

Je propose d’héberger les sites web que je conçois et développe. Notamment en utilisant un hébergeur basé en suisse, Infomaniak, utilise des énergies 100 % renouvelables pour l’alimentation de ses serveurs.

Pour comprendre l’utilité de relocaliser son hébergement, il faut savoir qu’en moyenne une donnée (mail, téléchargement, requête web) parcours 15 000 km avant d’arriver sur notre ordinateur ! L’enjeu est donc aussi de se rapprocher des serveurs qui hébergent ces données.

« En moyenne, une donnée parcourt 15 000 km avant d’arriver sur notre ordinateur. »

Au-delà, il est aussi nécessaire de limiter le nombre de requêtes nécessaires pour afficher une page web, ce qui permet de limiter l’usure des serveurs. Le but global est d’éviter de produire ou reproduire des choses inutiles.

Qu’est-ce qui justifie autant d’énergie nécessaire pour afficher une page web ?

Internet est basé sur un protocole de communication client – serveur : notre navigateur internet d’un côté et les centres de données de l’autre. Lorsque l’on demande l’affichage d’une page web, on envoie un certain nombre de requêtes au serveur qui traite l’information, effectue lui même des requêtes et retourne l’ensemble des données nécessaires à l’affichage de la page demandée.  

Et ces données sont nombreuses : fichier CSS [affichage des couleurs, de la police, etc.], utilisation de framework [bibliothèque d’outils pour la conception d’un programme/site web], requête en base de données [si le site web gère des données comme un fichier client ou les derniers messages échangés, par exemple], APIs [si plusieurs programmes informatiques doivent interagir entre eux pour afficher la page web], etc. sont autant de données à traiter par le serveur.

Quand on se connecte sur une page web, les requêtes pour l’afficher sont donc très nombreuses. Pour plus de la moitié des pages web, on estime que 78 requêtes sont nécessaires pour 603 éléments DOM à afficher ! Cela a un effet sur la charge de travail des serveurs qui vont utiliser leurs processeurs, leurs mémoires vives, etc. afin de traiter les informations. Ce qui augmentera d’autant la consommation électrique (et donc les émissions de gaz à effet de serre), la consommation en eau et les déchets. Pour associer écologie et Internet, on peut faire mieux…

« Pour plus de la moitié des pages web, on estime que 78 requêtes sont nécessaires pour 603 éléments DOM à afficher ! »

Donc quand je supprime des outils inutiles sur une page web, cela permet d’économiser autant de requêtes. In fine, cela amoindrit l’usure des serveurs et par conséquent limite la nécessité d’en construire de nouveaux. Ce qui a un impact environnemental très positif.

Concevoir des sites web écoconçus, est-ce bon pour leur performance (référencement, etc.) ?

Parfois oui, quand on allège les pages web, c’est positif pour leur référencement [les moteurs de recherche privilégient les pages web « légères » dans la mesure où leur affichage est plus rapide].

« Avec l’écoconception, on peut diviser par deux le temps de chargement d’une page. »

À mes yeux, ce n’est cependant pas qu’une question de performance mais d’efficience. Le but étant de mobiliser le minimum de ressources pour atteindre le résultat souhaité.

Je défends aussi une valeur d’accessibilité : avoir un temps réduit de chargement permet de s’adresser à des gens qui n’ont pas la chance de bénéficier d’une connexion performante comme sur des vieux téléphones, ou habitant en zone grise ou en zone blanche.

Au final, je dirais que l’écoconception est une solution engagée tant écologiquement (par la diminution de l’utilisation de ressources) que socialement (en rendant son site accessible au plus grand nombre).


Vous avez des questions ? Des remarques ? N’hésitez pas à nous en faire part sur notre page LinkedIn ou en nous envoyant un message, ici. Vous pouvez aussi recevoir tous nos conseils pratiques et notre article premium dans votre boîte mail une fois par mois.